Focus #4 - Trakt
Vous nous lisez parce que vous tenez à ce qu’on fait — un objet papier collectif, fabriqué lentement, vendu à 50 exemplaires.
Trakt est un autre média indépendant qu’on suit. Sérigraphie artisanale, podcast, vidéos, fanzine. Une ligne éditoriale qui revendique « une vision plus poétique et humaine de l’ordinaire », et qui pense le rôle du papier dans ce qu’ils font.
On leur a posé sept questions. Voici leurs réponses intégrales — sans coupe, sans paraphrase. Prenez votre temps, c’est dense.
1. Trakt mêle création visuelle et engagement citoyen — comment est né ce projet et qu’est-ce qui vous a poussé à créer ce média ?
Les prémices de Trakt se trouvent dans notre autre projet Since Nothing dans lequel nous faisons de la sérigraphie artisanale. Avec Since Nothing nous explorons nos propres questionnements sur le monde, nos peurs, nos souffrances mentales et sociétales puis petit à petit sur notre société afin de comprendre comment cette dernière étouffe aujourd’hui notre capacité à nous émerveiller. C’est avec ce projet que nous avons lancé notre podcast en 2021 puis nos vidéos sur Youtube. Au fil du temps les sujets abordés sur ces deux formats se sont élargis et nous avons voulu créer un espace dédié à tout ce travail médiatique pour donner naissance à Trakt.
Nous avions vraiment envie de créer un mouvement militant avec l’objectif de continuer à développer de façon collective une voix qui dénoncerait les effets néfastes de notre société actuelle et de déconstruire les évidences capitalistes, patriarcales, néocoloniales, écocides tout en proposant la construction d’une société radicalement sociale, écologique et poétique.
2. Vous utilisez plusieurs formats : vidéo, podcast, fanzine, articles. Comment choisissez-vous le format selon le sujet que vous voulez aborder ?
Nous essayons constamment de mettre en relation la forme et le fond des sujets que nous voulons aborder.
Le podcast a toujours été là pour donner la parole à nos invités. Nous ne faisons jamais d’épisode seul, et il permet de traiter des sujets en profondeur avec un ou une spécialiste d’un domaine précis ou d’avoir un témoignage d’un artiste ou d’une personne qui a eu une expérience dans les thématiques que nous souhaitons aborder. Nous donnons la parole aux personnes qui prônent un discours alternatif, c’est-à-dire en rupture avec nos imaginaires sociétaux actuels.
Nous avons conscience que d’un épisode à l’autre nous pouvons passer d’un sujet lié à de la poésie puis lié à l’économie, mais justement tout notre propos est sur le fait que nous devons réussir à faire dialoguer toutes ces sphères pour créer une société poétique. De toute façon, nous pensons que nous ne pouvons pas dissocier les aspects économiques, sociaux, écologiques, poétiques et démocratiques de notre société pour faire bouger les choses.
Pour les vidéos nous avons plusieurs formats entre les shorts/réels et notre format FaceCam pour les vidéos longues. Les formats courts ont plus d’impact sur les réseaux sociaux et ça nous permet de réagir parfois à des actus assez rapidement ou à présenter les travaux scientifiques, artistiques, philosophiques d’une personne de façon rapide avec l’optique de donner les clefs essentielles pour déconstruire notre infrastructure occidentale et dominatrice et pour nous faire réinterpréter le monde qui nous entoure.
Le format FaceCam va plus intervenir quand nous souhaitons aborder un sujet avec plus de détails ou sur des thèmes plus larges comme « Qu’est-ce que le bonheur ? », « Sommes-nous vraiment libres ? » Et qui demande plus de temps qu’une vidéo de 3 minutes.
Les articles viennent généralement en soutien aux vidéos pour les personnes qui préfèrent lire. Le fanzine, quant à lui, permet d’explorer points par points ce qu’est une société poétique, comment la construire (en nous basant sur nos réflexions et les travaux de philosophes, sociologues, économistes, poète.ses…) et comment déconstruire notre monde actuel régi par des dominations de « races », de « genre » et de « classe »…
Il est important de préciser que les informations délivrées dans nos différents formats sont validées scientifiquement, rationnelles ou basées sur un argumentaire solide au plus proche du réel et des faits.
3. Votre ligne éditoriale revendique « une vision plus poétique et humaine de l’ordinaire » — concrètement, comment ça se traduit dans vos créations et vos choix ?
La philosophe Myriam Bahaffou explique, à travers ses essais, conférences et interviews, que nous avons tendance à concevoir les luttes sociales et écologiques comme des rapports entre dominés et dominants (qui existent, il ne s’agit pas de les nier ici), en loupant néanmoins la dimension affective qui nous lie au monde. Pourtant, pour pouvoir massacrer l’environnement dans lequel nous vivons, nous avons dû apprendre à nous dissocier de ce dernier tout en sacrifiant le rapport affectif que nous pouvions entretenir et développer avec le monde.
Le philosophe Baptiste Morizot, lors d’une interview pour France Culture expliquait d’ailleurs il y a quelques années qu’être vivant était de réussir à sentir le fait que nous partageons une ascendance commune avec le reste du vivant (une fleur sauvage, un brin d’herbe, un chat…). Cette ascendance commune étant un savoir scientifique (depuis Darwin) mais que nous n’éprouvons pas. L’enjeu réside alors à penser en même temps cette ascendance commune et la différence qui nous sépare avec les autres êtres vivants.
Revendiquer une vision plus poétique et humaine de l’ordinaire, c’est, à travers les luttes sociales et écologiques (qu’il faut mener et que nous menons à travers nos créations), intégrer cette dimension affective qui permet de porter un regard amoureux ou amicale sur le monde et le quotidien qui nous cerne et ne pas seulement être dans l’analyse technique des rapports de productions et/ou de dominations.
C’est apprendre à considérer le monde qui entoure non pas comme un décor que nous traversons ou exploitons mais comme un lieu composé d’éléments avec lequel nous pouvons entrer en dialogue. Le but alors est de réussir à réorienter notre volonté poétique (ou force de création, poiêsis pour les Grecs signifie « création », du verbe poiein « faire », « créer ») vers l’émerveillement (notamment à l’aide d’une organisation sociétale pensée pour cela). Ce mariage va alors nous permettre, via les dimensions affectives et de questionnements que comportent l’émerveillement et notre capacité de création de traduire la contemplation initiale d’un chêne, d’un mur de pierre, du ciel… en poésie et donc de créer du dialogue avec ce dernier. Notre quotidien n’est alors plus un décor mais un espace de vie avec lequel nous entrons en conversation, c’est-à-dire que nous fréquentons, que nous habitons (en latin, conversari signifie vivre avec quelqu’un) et avec lequel nous partageons des choses (au sens figuré et matériel).
4. Vous parlez de « tendre vers une société poétique » qui réenchante le réel — comment la poésie, au-delà d’un simple registre artistique, devient-elle un outil politique et un mode de résistance dans votre travail ?
En effet, pour nous la poésie s’inscrit dans un champ bien plus vaste que le registre artistique. Nous avons défini la poésie comme étant toutes créations issues d’une connivence émotionnelle entre une source poétique et un observateur et ayant la capacité de rentrer en dialogue avec son environnement (qu’il soit naturel, social, philosophique, artistique, idéologique...) et d’ébranler en retour notre perception (émotionnelle, cognitive…) de ce dernier dans le but de fragmenter les évidences et nos convictions.
À partir de cette définition, la poésie devient un outil politique (voir révolutionnaire) car si nous concevons la politique comme étant un rapport de conflictualité qui peut intervenir (comme pourrait le dire Jacques Rancière) lorsque l’on va troubler un ordre ou créer du dissensus, la poésie est alors politique dans son aptitude à ébranler notre perception du monde qui nous entoure, de fragmenter nos convictions, le bon sens ou l’État qui est en nous.
Cette aptitude de fractionnement de nos représentations que nous conférons chez Trakt à la poésie, en fait un outil de résistance, dans le sens où cette forme d’expression nous permet in fine de questionner notre environnement, de le remettre en question et de ne pas nous laisser nous enfermer dans des standards que nous ne réfléchissons plus (pour paraphraser le philosophe Alain Deneault) et c’est ce que nous essayons de faire sous différents aspects dans notre travail. Ainsi, la poésie nous aide à renverser tout système qui empêcherait le déploiement d’une vie poétique, c’est-à-dire une existence où nous sommes à même d’entrer en dialogue avec l’environnement que nous habitons nous permettant alors de nous extraire d’une existence purement utilitaire et technique dans le but de pouvoir nous déployer en tant qu’être sensible comme puissance émotionnelle, charnelle, intellectuelle et créateur·ice de dissensus face au silence d’un monde (au sens camusien) qui n’attend qu’à nous émerveiller, nous concédant à cet effet le droit de manifester une présence vibrante là où on ne l’attendait plus. Le but alors d’une société poétique, comme nous la concevons, serait donc de fonctionner de telle sorte qu’elle permette la pleine émergence d’une vie poétique en nous laissant orienter notre volonté poétique vers l’émerveillement et non pas, comme c’est le cas aujourd’hui, vers des dimensions essentiellement prosaïques qui devraient servir seulement de socle à nos existences.
5. Le zine semble occuper une place importante dans votre démarche — pourquoi ce format papier en plus du digital ? Qu’est-ce qu’il permet que la vidéo ou le podcast ne permettent pas ?
Tout à fait, le format papier est très important pour nous, notamment comme support de diffusion de nos idées. Lors de la sortie du 1er numéro de notre zine, nous avons compris que le format papier contribue à créer, autour de notre projet, un ancrage dans le monde réel. Concrètement, il nous a aidé à nous « connecter » (décidément le vocabulaire numérique est partout) à notre public. Recevoir un zine dans sa boîte aux lettres c’est tout autre chose que de recevoir une notification sur son téléphone quand un nouveau contenu est mis en ligne. À titre personnel, quand nous recevons des magazines ou des zines d’autres créateurs chez nous, nous avons l’impression de recevoir un bout de leurs univers respectifs et cela crée en retour un lien émotionnel plus fort. De même, quand nous distribuons en direct nos zines, cela permet de créer tout de suite un contact, d’engager des conversations, des rencontres.
Le format papier est un format qui représente également assez bien le propos que nous défendons chez Trakt. En effet, dans un monde qui va toujours plus vite, sur un plan technique, du changement social ou du rythme de vie qui nous enferme dans un stress permanent en essayant de faire plus de choses dans une même unité de temps pour répondre au sentiment subjectif de manquer de temps, ce qui est, soit dit en passant assez caractéristique des activités numériques (et comme pourrait le décrire le philosophe Hartmut Rosa pour qui l’accélération n’est pas un choix personnel mais une pression systémique due par exemple au capitalisme qui a besoin de croissance et d’accélération constante pour ne pas s’effondrer), le format papier permet de prendre le temps de lire. Nous pouvons par exemple reposer le support et le reprendre plus tard. Cette prise de temps dans la lecture participe en outre au développement d’une pensée complexe (théorie politique, analyses sociologiques) là où les réseaux sociaux imposent des slogans courts et simplistes pour diffuser des contenus qui sont généralement vus une fois pour passer ensuite à autre chose.
Pour finir, les zines, tracts et autres brochures sont des supports qui ont été utilisés depuis toujours par différents mouvements sociaux, philosophiques, artistiques… Nous les retrouvons par exemple chez les situationnistes, chez les suffragettes, le MLF, dans le Riot Grrrl ou avec le développement des samizdats (terme qui désigne en U.R.S.S. tous les manuscrits polycopiés qui circulent en marge de la littérature officielle en raison de l’impossibilité pour son auteur de le faire éditer de façon régulière et ouverte du fait de son caractère politique ou social). Utiliser à notre tour le format papier, c’est aussi contribuer à notre hauteur, à faire perdurer cet héritage militant.
6. Vous parlez aussi d’« espace d’expression citoyenne vibrant et inclusif » — comment apporter plus d’inclusivité dans les formes de médias et de diffusion aujourd’hui ?
C’est un sujet complexe et pas évident. À notre niveau, nous essayons de le faire dans les sujets que nous traitons avec une volonté de pouvoir parler de toutes les minorités et de pouvoir créer un environnement où tous se sentent accueillis et respectés pour s’exprimer.
Pour le moment nous ne sommes pas encore assez nombreux pour traiter tous les sujets et nous n’avons pas forcément les connaissances pour le faire mais Trakt a vocation à être ouvert pour devenir un vrai espace collaboratif. Récemment nous avons d’ailleurs fait la connaissance d’Amandine qui va développer ses propres formats sur des sujets qui lui tiennent à cœur au sein de notre média.
L’inclusivité doit aussi se jouer sur la forme et l’accès à l’information. Développer différents formats est une première réponse, mais pour les personnes malvoyantes par exemple, cela serait bien qu’il y ait plus de journaux en braille ou audio.
La diffusion gratuite est importante aussi pour permettre au plus grand nombre d’avoir accès à l’information. C’est en ça aussi que l’information doit devenir un vrai bien public et pas quelque chose qui entre dans les mains de quelques personnes comme c’est le cas aujourd’hui. La déconcentration des médias devra devenir un combat important pour notre démocratie et pour permettre à tous de réapproprier l’espace et les outils des médias.
7. Des projets à venir ? On a vu que vous travailliez sur un deuxième fanzine.
Oui, nous allons sortir prochainement le deuxième numéro de notre fanzine où nous continuons à explorer, dans la continuité du premier numéro, nos réflexions sur la place qu’occupe l’émerveillement et le poétique dans notre vie.
Sans tout dévoiler, dans ce deuxième numéro, nous posons les contours de ce que nous imaginons être une société poétique, de l’importance pour nous de l’émerveillement que nous voyons comme puissance révolutionnaire et la nécessité absolue de pouvoir articuler notre volonté poétique en son sein.
Vous pourrez également découvrir des poèmes et illustrations proposés par nos lecteurs, des recommandations culturelles et un article sur la peintresse égyptienne Inji Efflatoun, article révisé par Gabriella Nugent (historienne de l’art et conservatrice londonienne, spécialisée dans l’art moderne et contemporain international) et Nadine Attalah (historienne de l’art et curatrice, spécialiste de l’art moderne en Égypte et plus largement de la création artistique dans les mondes arabes aux XXe et XXIe siècles et chercheuse associée au laboratoire InVisu - CNRS/INHA-).
Nous travaillons également sur la création d’un atelier fanzine, dans lequel nous souhaitons développer une partie « théorie » (pour expliquer ce qu’est un fanzine, la place et l’importance du format papier et de ce genre de publications dans les milieux militants, les bonnes pratiques de traitement de l’information, les modes de diffusions possibles…) et une partie « pratique ».
Lors de ces futurs ateliers l’important est que le public présent comprenne que créer un fanzine est déjà un acte politique en soi dans le fait que s’exprimer, de créer son espace d’expression (indépendamment du sujet traité à l’intérieur) permet dans un premier temps, en apportant un autre regard sur ce qui nous entoure, de créer ainsi une rupture dans nos représentations habituelles et nous permettre, en conséquence, de nous réapproprier notre environnement en l’interprétant de telle sorte que nous allons pouvoir le redéfinir et ainsi casser ce qui semble aller de soi.
Comme pourrait le formuler Jacques Rancière, c’est brouiller le partage du sensible établi (et donc créer du dissensus) en affirmant que nous avons aussi une parole, que nous pouvons être visibles en tant qu’individus ou groupe d’individus. C’est la manifestation d’une égalité de l’intelligence.
Oskar Negt désigne lui d’espace public oppositionnel, la création d’espaces d’expressions autogérés par les « invisibles ». Contrairement à l’espace public bourgeois qui repose sur une égalité citoyenne abstraite faisant fi des rapports de force socio-économiques et fragmente nos vies (travail, loisirs, politique) pour mieux les traiter de façon technique voire comme des marchandises, l’espace public oppositionnel (comme un fanzine) permet d’exister par soi-même. C’est transformer sa propre vie en une expérience politique totale en reconnectant les fragments de l’existence. Dans cette démarche, le contre-pouvoir dépasse la simple critique : il devient l’organisation du vécu en une force collective capable de porter de véritables projets de changement social. Dans cette même démarche, pluralisme ne consiste plus à confronter des opinions variées au sein d’un même cadre idéologique, mais à donner une résonance à des vécus et des subjectivités radicalement différents.
Enfin, nous aimerions pourquoi pas mettre en place une sorte de club de lectures orienté vers les grandes thématiques sociales que nous traitons avec Trakt (démocratie, économie, anarchisme, anti-racisme, anti-capitalisme, féminisme, poésie…) afin de pouvoir collectivement s’entraider dans la compréhension de nos lectures et partager nos connaissances et nos sources de réflexions.
Le but, à travers l’ensemble de ces projets, est de réussir à « sortir » Trakt et nos pensées le plus souvent possible d’Internet qui impose un rythme, des pratiques ou une connexion à notre environnement qui va un peu à l’encontre de ce que nous portons.
Si ce qu’ils font vous parle, allez les voir :
— Trakt sur Instagram : [@trakt.mouv]
— Leur site : [mouv.trakt.fr]
— Leur boutique HelloAsso : helloasso.com/associations/association-trakt/boutiques/la-boutique — leur zine est gratuit. Seuls les frais de port sont à prix libre.
Cette gratuité n’est pas un détail. C’est exactement ce qu’ils défendent dans la question 6 — l’information comme bien public, la diffusion comme combat. Les actes joints à la parole.
Et chez nous, le N°3 — cuisine(s) — est en appel à candidatures jusqu’au 30 juin 2026. Participation gratuite. Toutes les candidatures sont lues, retenu·e·s comme non retenu·e·s. Si vous connaissez un·e photographe à qui le thème pourrait parler, transférez ce mail. Le formulaire est ici : trames-mag.fr/candidater.
Merci d’être là.
— Thomas
Crédit photos : Trakt




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